Quand j’étais petit, j’avais des mémés. Des mémés c’est rigolo et des fois pas du tout. Par exemple, quand il s’agit de les saluer par le biais d’une paire de bises, les petit-enfants sont souvent réticents au contact de cette peau flasque. Réticence théorisée dès la plus haute antiquité par le mathématicien Mamikipik sous la forme suivante : « La longueur du bisou est équivalente au carré de la différence d’âge des impétrants, et sa ferveur égale au carré de l’âge de chacun. » D’où des embrassades qui n’en finissent pas et amènent immanquablement au monde son lot de refoulés et de sociopathes.

Mais je m’égare. Ce qui est rigolo avec les mémés, c’est qu’elles ont une tendance certaine au radotage. Par exemple, avec ma mémé Rose (oui, j’avais une mémé Rose. Et une mémé verte parce qu’elle était décédée. D’ailleurs elle était tellement décédée qu’elle a toujours été morte depuis que je suis né. Si ça tombe, elle n’a même jamais existé.) Avec ma mémé Rose, nous avions inventé un jeu qui consistait à lui faire raconter avec la verve qui la caractérisait (Deux exemples marquants : « mon médecin m’a dit que j’y voyais plus rien, éh con, j’y vois bien, puisque je conduis », et à un type à qui elle avait fait une queue de poisson et qui par conséquent l’avait traitée de vieille pute : « Si j’étais une pute, j’aurais un maquereau qui me conduirait, fan de chiche. »). Donc, nous lui faisions raconter chaque réveillon en la faisant monter dans les aigus l’année où son petit-fils lui avait fait rater le quarté en le tirant aux cartes. Un grand moment de rigolade et de colère de Noël.

Mais je m’égare. L’aspect ludique de la grand-mère tient tout entier dans sa capacité à traiter sa descendance de « fils de saoul » et à ratiociner, même (et surtout) en situation d’extrême solitude. Une mémé qui ne grommelle pas dans sa barbe (ou bien qui n’a pas de barbe) n’est qu’une pâle imitation d’ancêtre, tout juste bonne à passer sous le rouleau compresseur vengeur du légalisme douanier, ministériel et commercial.

Mais je m’égare. L’autre jour, tandis que je chassais pour nourrir la tribu (à Carrefour, donc.) je me fis in petto (j’ai longtemps cru que cette expression signifiait « dans ton cul ») la remarque que les mémés, radoteuses donc, si vous avez suivi, étaient de plus en plus jeunes. J’en vis même une qui n’avait pas quinze ans, et d’après le fantôme de moustache pointant à la lèvre supérieure était de sexe masculin (la moustache féminine est un apanage de la vieillesse ou de la brunitude extrême.) ; Et donc tous ces spécimens parlaient tout seuls, à haute et intelligible voix, me laissant pantois.

Mon sens acéré de l’observation (c’est ça les chasseurs cueilleurs) me fit remarquer le dénominateur commun à toutes ces personnes : un écouteur prolongé d’un long fil leur sortait de l’appendice auriculaire. Ce que j’avais pris pour des grands-mères ratiocinantes n’étaient en fait que des gens normaux (ou presque) en conversation téléphonique publique. Réjouissons-nous donc des progrès technologiques qui permettent à l’homme de garder toute sa dignité, quand bien même il prenne la parole en public, à haute voix et en affirmant que « qu’est-ce que tu veux que je te dises ? c’est la vie… » (des fois ça vaut le coup de payer trente euros par mois.)

Grâce à cela, quand mémé sort, foin des regards méprisants, elle n’attire que  l’admiration.Elle radote ses vieilles histoires avec son oreillette.C’est pas un kit piéton, c’est un vieux casque de walkman.Mais pour moins cher le résultat est le même.