Dans les milieux protestants fondamentalistes, l’idée d’une apocalypse imminente est populaire

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Interview : Wiktor Stoczkowski – Chercheur au Laboratoire d’anthropolgie sociale de l’EHESS

Interviewé récemment par Sciences et Avenir pour un dossier consacré à la fin du monde, Wiktor Stoczkowski délivrait un éclairage captivant sur les théories apocalyptiques du moment. Il a eu la gentillesse de bien vouloir approfondir certaines idées avec nous

Dans un récent article consacré aux « théories » concernant le 21 décembre 2012 paru dans Sciences et Avenir, vous expliquez, en partie, ce type de phénomène comme accompagnant le discours récurrent « qui décrit nos sociétés comme souffrant perpétuellement d’une crise ».
Peut-on assimiler ces phénomènes de rumeurs à des sortes de « soupapes de sécurité » pour le public ?

Il est très malaisé d’expliquer un phénomène social par une fonction psychologique que nous pouvons hypothétiquement lui prêter. Si crise il y a – et subjectivement, une partie de nos contemporains croient que le monde connaît une « crise » généralisée -, je ne vois pas comment l’idée d’une catastrophe globale à venir pourrait servir de « soupape de sécurité », à moins d’imaginer que l’attente de la fin du monde permette de mieux supporter les imperfections – réelles ou fantasmées – du monde tel qu’il est. Toutefois, il s’agit de suppositions psychologiques invérifiables. Par contre, en tant qu’ethnologue, je peux constater que certains groupes sociaux (fidèles d’églises millénaristes, membres de certaines « sectes », réseaux occultistes ou ésotéristes, fractions du mouvement New Age, groupements anarchistes, etc.) de longue date croient à l’imminence d’un chambardement apocalyptique et, périodiquement, trouvent dans l’actualité médiatique des faits qu’ils interprètent comme des signes avant-coureurs d’un cataclysme à venir. L’idée que le monde est plongé dans une grave crise est une croyance ; l’idée que ce monde sera bientôt détruit et/ou purifié par une catastrophe globale en est une autre. Le fait que certains de nos contemporains adhèrent à l’une et à l’autre croyance doit être compris non comme le fruit de besoins psychologiques des individus, mais comme une conséquence de leur adhésion préalable à tout un système d’autres croyances, dont les idées de crise et d’apocalypse constituent une petite partie. L’adhésion à de tels systèmes de croyances se fait à travers le processus de socialisation dans un groupe culturel auquel on appartient, soit par naissance, soit par choix lié à une trajectoire de vie ; le fait que l’on devient ensuite susceptible de croire facilement ou, au contraire, de ne jamais croire aux annonces apocalyptiques, est une conséquence indirecte de ce processus de socialisation.

Les discours conspirationnistes ou occultistes qui accompagnent le 21 décembre 2012 et le 11 septembre 2001 sont-ils de même nature ?

Les uns et les autres se rapprochent sur certains points, car ils supposent similairement l’existence de vérités cachées qui seraient dissimulées par les gouvernements. Il existe toutefois des différences notables entre ces deux types de conceptions, dont chacun renvoie à des contextes idéologiques et sociaux qui lui sont propres. Ainsi, par exemple, dans les milieux protestants fondamentalistes, aux États-Unis, l’idée d’une apocalypse imminente est populaire, alors que l’idée de complot autour des attentats du 11 septembre 2001 est souvent récusée. Le film de Roland Emmerich, bien qu’il ne se réfère pas au 11/09/2001, suggère clairement, à travers le personnage de Charlie Frost, une équivalence entre tous les discours conspirationnistes.

Dans le même article, vous dites également : il arrive aux politiques, aux occultistes ou aux experts scientifiques d’employer la même rhétorique eschatologique, même si les arguments sont différents. »
Pensez-vous que, au-delà de ‘2012’, nous vivons une période ou ce type de pression va aller en s’intensifiant ?

N’étant pas un devin, je ne peux me prononcer sur l’avenir. Toutefois, l’expérience nous enseigne que les sujets soumis à un intense battage médiatique, comme c’est aujourd’hui le cas du thème de la fin du monde, saturent d’abord rapidement l’espace publique et, ensuite, en disparaissent pendant plusieurs années, avant d’y revenir à l’occasion d’un nouveau buzz médiatique. Pendant ces périodes de latence, lorsque le grand public, soumis aux mouvements très rapides de la mode, s’y désintéresse, ces idées continuent à circuler dans des milieux subculturels dont elles proviennent et où elles trouvent leur terreau naturel.

La gestion actuelle de la grippe A/H1N1 correspond-elle à ce schéma ?

La gestion actuelle de la grippe H1N1 opère conformément au fameux principe de précaution qui consiste, en l’occurrence, à surestimer systématiquement les menaces épidémiologiques, afin de prendre des précautions et, ainsi, d’éviter de payer un lourd tribut de victimes au cas où le pire scénario se réaliserait en dépit de sa probabilité réduite. Ces précautions tatillonnes, si elles sont mal comprises, peuvent alimenter les craintes apocalyptiques lors de l’attente d’une épidémie, pour être considérées ensuite, lorsque le pire scénario aura été – espérons-le – évité, comme faisant partie d’une manipulation ourdie par je ne sais quel complot occulte du gouvernement.

Comment les politiques (que l’on sait préoccupés par le court ou moyen terme, c’est-à-dire les prochaines élections) peuvent-ils aborder ces problèmes ?

Il me semble faux de dire que les politiques sont préoccupés exclusivement par le court et le moyen terme. Dans une analyse des programmes électoraux des candidats à la présidence de la République, que j’ai publiée dans la revue Esprit, on observe plutôt des projets d’un renouveau global du pays, inscrits dans la durée. Ce qui était frappant, c’est le fait que l’idée de crise faisait l’unanimité et que tous les candidats présentaient la gravité de cette prétendue crise en termes passablement apocalyptiques, tout en envisageant les réformes comme une œuvre de rédemption salvatrice (Wiktor Stoczkowski « De la radicalité des sciences sociales. Quelques réflexions à l’occasion de la campagne présidentielle de 2007 », Esprit, janvier 2008, pp. 184-192). La rhétorique apocalyptique et rédemptrice fait partie de notre bagage culturel partagé ; elle sert couramment à dramatiser les discours politiques, qui font ainsi appel davantage à des émotions qu’à la raison. Ce qui m’étonne, ce n’est pas tellement que les politiques emploient cette rhétorique ; c’est plutôt le fait que les électeurs l’acceptent sans broncher. Pour ce qui est de la campagne présidentielle 2007, aucun commentateur politique n’en fut ni surpris ni outré. Seul un prêtre s’en est ému : sur les ondes de la radio Fréquence Protestante, le pasteur Pierre Cochet, de l’Église Réformée de France, s’est dit choqué par le caractère messianique et millénaristes qu’ont revêtu les discours de chacun des candidats : « Le Président n’est pas le Messie, il y a d’autres moyens de susciter l’espoir », concluait-il non sans raison.

Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, le risque le plus objectivement probable de fin du monde, celui d’une guerre nucléaire, s’est considérablement amoindri. N’est-il pas paradoxal d’assister à la résurgence de ce type de discours millénariste ?

La psychose de la destruction nucléaire, alimentée non seulement par la propagande soviétique et américaine, mais aussi par la littérature de science-fiction et des rumeurs les plus fantastiques qui abondaient alors dans la culture populaire (Richard Rhodes, Arsenals of Folly: The Making of the Nuclear Arms RaceKnopf, 2007 ; Spencer R. Weart, Nuclear Fear, Harvard University Press, 1988) a été aujourd’hui remplacée par de nouvelles inquiétudes, qui renvoient toutes au développement difficilement contrôlable et hautement imprévisible de nos économies et de nos sciences, lequel transforme profondément le milieu naturel et affecte notre santé. La liste est longue : réchauffement climatique, pollution chimique, ondes électromagnétiques, nanotechnologies, clonage, organismes génétiquement modifiés, produits des industries agroalimentaires, etc. Notre monde change rapidement et nous en ignorons toutes les conséquences à long terme. Il y a de quoi nourrir les discours à tonalité apocalyptique.

Aux États-Unis, la notion de « fin du monde » est complétée par « tel que nous le connaissons » (The end of the world as we know it). Cette différence d’appellation correspond-elle à une différence sociétale ?

Depuis les débuts de l’ère chrétienne, les annonces de la fin du monde comportaient toujours une telle clause. La fin du monde n’était que la fin de notre monde, du monde tel que nous le connaissions. L’anéantissement total et irrévocable de l’ensemble du genre humain et de la vie sur Terre n’était que rarement envisagé. La tradition de la pensée apocalyptique dont nous sommes, en Occident, les héritiers, concevait la fin du monde comme une œuvre de purification et de salut : sur les décombres du monde ancien devrait être fondé un monde nouveau, un monde meilleur, affranchi des tares du passé et peuplé de vertueux élus. Cette idée de la destruction comme outil d’une renaissance domine encore de nos jours, aussi bien dans les milieux religieux et occultistes que dans les mouvances politiques attachées à l’idée d’une révolution rédemptrice. La conception d’un anéantissement total du monde est plus récente, et elle vient plutôt de scientifiques, dont les hypothèses inscrivent l’existence de la vie sur Terre dans une perspective cosmique, celle de la durée du système solaire, voire de notre galaxie : dans cette perspective, dont la chronologie dépasse les facultés de notre imagination, la fin du monde est à la fois une certitude et une fatalité inexorable.

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