Au regard de l’évolution de nos sociétés, nous avons eu le temps de nous habituer au reproche d’utopie en proposant une pédagogie de l’autonomie.
Comme dans chaque entreprise humaine valable et réfléchie qui fait sortir la réflexion des sentiers battus, les résistances rencontrées sont multiples. La remarque d’utopisme peut encore être qualifiée comme bienveillante. Contre la position de la pensée unique dominante, qui à notre avis n’est d’ailleurs pas une pensée parce qu’elle bloque toute réflexion progressiste dans un cadre de soi-disant impossibilités, il nous semble néanmoins intéressant d’exposer quelques unes de nos convictions qui nous font œuvrer en faveur de la Pédagogie du Projet.

Autonomie et Démocratie

C’est une pédagogie de la démocratie active. En apprenant à se projeter avec d’autres pour gérer ensemble concrètement la vie de la formation, nous apprenons les bases réelles de la gestion d’une entité sociale, certes restreinte, mais dont les compétences acquises peuvent se transférer dans toute autre organisation pour inclure finalement la préoccupation active de la gestion de la cité ce qui est d’ailleurs le sens non perverti du mot politique.
En effet nous sommes loin de la représentation que la démocratie se résumerait à voter tous les cinq ans pour des programmes inexistants et/ou des promesses électorales irréalistes et donc malheureusement quelque peu mensongères.

Il est d’ailleurs préoccupant qu’un état qui se veut démocratique exclue presque systématiquement la pédagogie de son enseignement. Quel type de citoyen peut bien être « éduqué » par ce style d’éducation nationale qui fait fi des objectifs comportementaux démocratiques de l’enseignement ?

Autonomie, Droits et Devoirs

En apprenant à nous projeter de manière authentique, nous apprenons à exercer nos droits, d’abord pédagogiques après citoyens. De la compréhension de nos droits découle l’anticipation de nos devoirs. Nous rappelons que l’autonomie est à l’opposé de l’égoïsme. Ainsi naît la conscience de la responsabilité par la jouissance de ses droits. De la satisfaction personnelle d’exercer un droit découle la bienveillance à l’égard des autres et du monde qui nous entoure ce qui définit de manière positive les notions de devoir et de responsabilité.

Renforcer les institutions et organisations démocratiques

Il nous semble que c’est une chance de vivre à une époque dans l’histoire de l’humanité où, dans des pays dits développés, nous pouvons encore librement exprimer notre opinion et essayer de donner corps à nos convictions humanistes. Ceci n’est pas le fruit du hasard. Pour que nous puissions jouir d’un certains nombre de droits économiques, sociaux et politiques des hommes et des femmes sont morts dans un passé pas si lointain. D’autres ont mis en jeu leur existence entière pour engendrer l’humanisme dont nous pouvons aujourd’hui profiter à condition d’avoir un peu de courage. Dans d’autres pays à l’heure actuelle des hommes et des femmes sont torturés ou assassinés pour avoir l’audace de défendre et ou exiger l’exercice des droits de l’homme.

Mais il suffit heureusement de rester dans nos contrées pour rencontrer des citoyens qui prennent au sérieux leur convictions républicaines, démocratiques et humaines.

Il y a encore des instituteurs et des professeurs qui essaient de faire et qui font un travail admirable. Il y a du personnel de l’institution justice qui œuvre pour le maintien de nos droits et d’une application juste de lois parfois douteux. Il y a des policiers qui se comportent d’abord en tant que citoyens et défendent nos droits au lieu de nous mettre en garde à vue afin de pouvoir montrer des chiffres. Il y a des travailleurs sociaux qui exercent leur métier en faveur de leur public. Il y a des agents économiques qui essaient de proposer un produit et un service de qualité avec un prix justifié au lieu de rentrer dans la surenchère et l’irresponsabilité financière. Il y a encore des politiques qui connaissent le sens de leur intitulé au lieu de vendre leur âme aux intérets. Il y a toujours des scientifiques qui font leur recherches de manière responsable au lieu d’anesthésier leur conscience dans des avantages pécuniaires. Etc.

Ainsi nous aimons à croire que la Pédagogie du Projet peut apporter sa modeste contribution au développement des forces vives de nos sociétés.

Il s’agit d’honorer les engagements et les luttes des générations antérieures qui ont abouti à un vivre ensemble plus juste, plus civilisé, plus égalitaire ainsi que de soutenir les efforts de nos concitoyens qui portent en eux des idées ressemblant les individus au lieu de les mettre en concurrence. Or comme les forces conservatrices souhaitent détruire ces acquis et les détruisent au travers de leur politique égoïste, il nous paraît évident qu’à l’opposé le progrès ne se construit pas seulement en campant sur des idées d’un passé quelque peu idéalisé. Face aux politiques qui réinventent avec des moyens modernes le moyen âge, il ne suffit vraisemblablement plus de vanter les mérites de la renaissance. Nous sommes à un point où l’utopie (ce qui n’existe pas encore) reste à apprendre et à construire.

Autonomie et Cerveau humain

« …90% des connexions entre nos 100 milliards de neurones sont établies après la naissance à partir de l’expérience personnelle de chaque individu, de ses interactions multiples et toujours spécifiques avec les personnes et les réalités de son environnement naturel et socio-culturel. La conclusion qui s’impose est celle qu’avait déjà tirée il y a un quart de siècle François Jacob, le grand biologiste. Toutes les découvertes démontrent que « l’être humain est génétiquement programmé mais programmé pour apprendre ». C’est à dire inventer de nouvelles manières de penser et d’agir, bref de vivre individuellement et collectivement. »

Cet extrait de l’ouvrage intitulé « Cerveau, sexe et pouvoir » de Mmes Catherine Vidal et Dorothée Benoit-Browaeys, éditions Belin 2005, nous réconforte dans notre approche philosophique et pédagogique.
Le rapport à l’apprentissage et le rapport au savoir ne sont donc pas innés, mais bien la résultante d’un processus de socialisation. Que l’apprentissage soit un plaisir ou une gageure n’est donc pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un accompagnement particulier avec ses caractéristiques particuliers liés au contexte intellectuel et affectif dans lequel l’apprentissage a eu lieu. L’ensemble de ces facteurs multiples a donné et donne la spécificité à chacun entre nous quand il parle de ses expériences d’apprentissage qu’elles soient bonnes ou mauvaises.

Cependant cette expérience n’est pas immuable. La plasticité de notre cerveau, c’est à dire cette capacité de notre cerveau d’être malléable nous donne la possibilité de sortir des sentiers battus, de nous réinventer, de modifier nos habitudes de penser ou de ne pas penser qui influencent ensuite notre comportement individuel et social. La nature nous a équipé grâce à notre cerveau d’une potentialité créatrice extraordinaire.

Appliquer une pédagogie qui permet une réflexion sur la genèse de nos habitudes intellectuelles, affectives et comportementales et qui propose un travail de changement individuel et collectif nous paraît de nature à correspondre aux possibilités inhérentes de notre cerveau.

Ainsi nous nous sentons également appuyés dans notre motivation de faciliter l’accès au savoir, peu importe le point de départ de la personne qui veut apprendre. Il nous semble qu’aucune personne n’est bête par nature (préjugé qui justifie par ailleurs aux yeux de certains d’instaurer des inégalités criantes et violentes). Cependant nous avons rencontré des hommes et des femmes qui mettent leur intelligence au service de leur stratégies socio-affectives d’échec scolaire et social qui les laissent paraître comme bêtes aux yeux des autres.

Proposer une pédagogie qui change substantiellement les données de l’apprentissage et du processus d’apprendre peut permettre à tout un chacun de se construire des stratégies plus pertinentes pour mener une vie plus heureuse.

Autonomie, Insertion et Dignité

Malheureusement l’argumentaire suivant est aussi vieux que la Pédagogie du Projet ce qui signifie que les données socio-économiques de notre société n’ont pas changé, mais se sont plutôt aggravées (ce qui est cohérent pour une politique qui vise à rendre la base de notre vie de plus en plus précaire).
Cependant dans une société qui prétend organiser l’insertion socio-professionnelle de ses membres par une politique d’exclusion de plus en plus prononcée, l’autonomie personnelle s’avère de plus en plus pertinente à notre époque. Elle augmente les chances d’intégration et ce qui ne nous semble pas négligeable, elle permet de participer à la construction de notre dignité ce qui peut être un facteur d’intégration sociale dont on sous-estime parfois la puissance.
Notre dignité dont nous sommes nous-mêmes en dernière analyse les premiers et les derniers garants est souvent discréditée comme étant incapable de nous faire manger. Les auteurs de cette critique n’ont donc jamais vécu ce qui signifie de défendre sa dignité ou celle de quelqu’un d’autre. La force qui en résulte permet souvent de subvenir à nos besoins primaires et secondaires. Mais nous voici déjà dans les domaines de vie caractérisés par un comportement autonome.