Les passages suivants en italique sont repris du livre intitulé « Histoires de Vie et Pédagogie du Projet » de Jean Vassileff, 3ème édition 1999, éditions Chronique Sociale, Lyon.

« Précisons d’emblée qu’il ne saurait s’agir ici de l’autonomie physique ou biologique. De ce point de vue, on a pu montrer, a contrario, que plus un système vivant se complexifie (l’être humain étant le système le plus complexe), plus il devient dépendant de son environnement. La maladie ou l’accident nous font faire, avec plus ou moins de gravité, cette douloureuse expérience.

C’est du comportement d’autonomie socio-affective dont il est question, celui que nous développons dans nos rapports avec Autrui. On peut définir ce comportement, pour une personne donnée, comme une tendance

– à réduire son système de dépendances

– à produire elle-même son système de vie

Bien entendu, il ne peut s’agir que d’une tendance, une dynamique maximalisatrice, faite de tentatives, de conflits et de remises en cause de soi. Car l’autonomie, ainsi que tous les concepts des sciences sociales et humaines (et même tous les concepts scientifiques, comme le pense Edgar Morin), est une notion relative (l’indépendance absolue doit pouvoir s’atteindre, mais par la mort …).

Car réduire sa dépendance, produire sa vie, représentent une entreprise qu’on ne peut réussir qu’à la condition paradoxale d’accepter l’idée que l’être humain est avant tout un être déterminé de l’extérieur. »

(Nous parlons bien de « déterminé de l’extérieur », de l’environnement. Nous sommes des non-croyants en ce qui concerne le déterminisme génétique dont les dogmes sont contredits par la science.)

« Le phénomène du déterminisme implique, chez l’être humain comme chez tous les êtres vivants, l’existence d’une capacité d’adaptation. Elle est particulièrement développée chez l’humain…; l’histoire et la sociologie nous le montrent à vaquer au sein de toutes sortes de structures sociales radicalement différentes ; et il suffit d’observer la facilité avec laquelle un même individu peut changer d’avis du jour au lendemain pour se persuader que cette capacité n’a pas de limite …

La capacité d’adaptation produit un certain type de rapport que l’individu entretient avec le monde environnant, par lequel il s’ajuste aux contraintes et aux exigences de son milieu. »

Exclure de notre réflexion sur l’autonomie un regard approfondi sur la capacité d’adaptation serait certainement malvenu, d’autant plus que beaucoup de personnes définissent régulièrement l’autonomie par la capacité à s’adapter. Elles n’ont certainement pas tort d’introduire cette faculté dans une définition de l’autonomie, dans la mesure où s’adapter assure la survie et fait ainsi référence à la notion de besoins à satisfaire. Or il nous semble que la vie ne se résume pas à cette seule dimension du besoin. Par conséquent l’autonomie doit comprendre d’autres dimensions. Ainsi la notion d’adaptation nous paraît trop restreinte pour nous contenter parce que :

« Le rapport d’adaptation est une démarche répétitive, dans la mesure où il mobilise chez l’individu toujours le même type de compétences, quelles que soient la nature et la singularité de l’environnement auquel il doit s’adapter. Reposant sur un comportement de soumission, il lui permet d’identifier et d’intégrer les repères que l’environnement lui présente comme essentiels et d’en faire l’ossature de son propre système de vie. »

Au regard des multiples enjeux de notre temps, qui d’après notre opinion nécessite davantage de personnes exposant leur conviction humaniste de manière argumentée, honnête et aussi courageuse, il nous semble donc important de nous intéresser également à la capacité de projection dans nos rapports avec Autrui.

« La capacité de projection se décrit comme le symétrique inverse de la capacité d’adaptation. L’individu se projette dans son environnement, il prend en lui quelque chose et le pro-jette, le jette devant lui, modifiant ainsi la réalité de l’environnement. Il se pose comme élément avec lequel il faut compter, par sa présence et par ses actes, il transforme son milieu. »

« Si le rapport d’adaptation est répétitif, le rapport de projection est extensif. Se projeter, c’est produire ses propres repères, les introduire dans l’environnement, qui doit « faire avec ». L’environnement s’en trouve alors modifié. Oh, certes, dans une mesure très partielle, mais suffisante pour permettre le développement de nouvelles projections entraînant à leur tour d’autres modifications de l’environnement. La projection ouvre un processus cumulatif qui tend à permettre à l’être humain l’extériorisation d’une part croissante de son désir. »

« Cela ne se fait pas sans conflit. C’est d’ailleurs la peur du conflit qui empêche chez beaucoup l’épanouissement de leur démarche de projection. Or le conflit existe aussi dans la démarche d’adaptation. Mais il s’agit là d’un conflit interne : s’adapter, c’est se soumettre, ce qui ne se fait pas sans dégâts intérieurs sur le Désir, souvent plus graves que les coups reçus aux détours des chemins de la projection. »

« Car le principe-même de la vie se manifeste par cette force qui habite l’être vivant et le pousse à prendre place dans le monde. S’adapter, c’est survivre, mais vivre c’est se projeter. »

« Il ressort de tout cela que l’adaptation procède du Besoin, tandis que la projection est de l’ordre du Désir. Mais comme il en va pour les concepts de besoin et de désir, ceux d’adaptation et de projection, qui s’opposent dans leur essence, ne s’excluent pas dans la quotidienneté de leur cohabitation. L’un englobe l’autre. »

« Si un individu se conduit selon une démarche dominante d’adaptation, il ne supprime pas pour autant son rapport de projection. Cependant, il lui attribue un rôle subalterne consistant à rendre son Désir conforme avec ce que l’environnement attend de lui. Le Désir prend alors la forme du Besoin, les arguments, les valeurs de l’environnement sont intégrés comme valeurs propres à l’individu, qui devient support projetant de ces valeurs au départ extérieures à lui. »

« La démarche dominante de projection inverse la pondération respective des facteurs, dans la mesure où l’adaptation passe cette fois-ci au service de la projection. La compétence issue du rapport d’adaptation (identification et intégration des repères essentiels de l’environnement) va servir l’affirmation et l’implantation dans l’environnement des repères personnels produits par celui qui se projette. Car, nous l’avons vu, la projection n’annule pas, bien évidemment, l’environnement. Elle ne fait que le modifier, le peupler. Le projet de la personne qui se projette, c’est-à-dire le fruit de sa projection… prend place dans l’environnement, parmi tous les autres projets existants. Cette prise de place signifie un ré-ajustement du paysage environnant, qui suppose une appréciation précise des possibles. Peut-être tel projet devra-t-il, pour prendre sa place, donner lieu à quelques concessions. »

« En tout état de cause, l’existence d’un projet, grâce à la dominance de la démarche de projection, ré-oriente le sens du rapport d’adaptation. »

« C’est en réalité la démarche de projection qui permet d’affiner la capacité d’adaptation. »

Ainsi se dessine pour nous une définition de l’autonomie qui nous paraît avoir l’avantage de s’ancrer dans la condition humaine et ainsi interpeller tout un chacun, d’être opératoire dans un processus d’accompagnement vers l’autonomie et de servir de guide concret dans la vie quotidienne.

« Etre autonome, c’est vivre selon une démarche dominante de projection »

« Malheureusement, dans nos sociétés, l’individu a surtout l’occasion de développer sa capacité d’adaptation. Lorsqu’on analyse le processus de socialisation d’un être humain depuis sa naissance, on s’aperçoit qu’il n’a jamais cessé de s’adapter à toutes les institutions traversées dans son parcours : famille, école, entreprise, etc. La capacité d’adaptation a largement de quoi se retrouver sur-dimensionnée par rapport à une capacité de projection tout aussi vitale, mais laissée en friche : dans un système qui a surtout besoin d’exécutants, l’autonomie est peu encouragée. On sait obéir, on sait moins inventer. On sait imiter, on sait moins créer. On sait s’adapter, on sait difficilement se projeter.

Il ne nous reste plus qu’à apprendre … »